"Prendre l'autobus..." (mardi 11 novembre 2025 - A/R pédestre St Mathieu de Tréviers - St Martin de Londres - 31 km)
C'est le début d'un cycle préparatoire à la Saintélyon, la fameuse classique nocturne où, dans des conditions toujours apocalyptiques, il faudra retarder au maximum ce désir légitime de marcher normalement comme un piéton idiot. Marcher équivaut à perdre une heure toutes les heures, soit faire le parcours un peu en marche arrière... Un effondrement tragique avec une souffrance prolongée bien qu'elle soit relative et acceptée. Sortie longue couplée (à un âge mesurable), pour être supportable, à des états personnels comme la contemplation (paysage, soleil...) et la réflexion (philosophie du chemin et recherche d'itinéraire).
Surtout ne pas forcer dans cette montée du Pic. J'aimerais d'ailleurs passer sous l'heure (en partant de la maison) mais, ne fais rien de particulier pour que cela se produise. En fait, je pense à chaque instant que le projet est ailleurs et sur un plus long terme. Technique connue pour faire diminuer la pression.
A mon poignet trône une Garmin Instinct, véritable revolver dans le contexte trail. C'est un cadeau des fils. Particularité : elle me trace instantanément.
Parfois, je ne l'apprécie pas à sa juste valeur, car si le temps passe relativement vite, les distances, elles semblent stagner. Un effet de l'âge ? Pas du tout. Si je montais verticalement, je resterais immobile pour un repère horizontal. Il-y -t-il une correction avec la pente ? Le cardio lui semble corrélé, mais uniquement en valeur relative. C'est n'importe quoi. Il n'y a aucun absolu tangible sur mon poignet. Est-ce un problème d'ailleurs ?
Voici la croix. Plus d'une heure, mais à peine plus, ce qui prouve que je n'ai pas tout donné. J'ai tellement ralenti souvent pour rester en dedans que voilà le résultat. Presque un échec, mais j'oublie.
| Un échec oui mais...relatif. |
L'édifice chrétien est caréné de métal à sa base (et de façon dérisoire) pour éviter de nouvelles disqueuses ce qui remet en mémoire le souvenir des hélicoptères du COVID comme dans le film Platoon. Le "grand et beau virus" pourrait correspondre, de façon légitime, à l'année zéro du grand traçage de l'humanité. Tout comme l'effacement serait le préalable à un formatage efficace et complet des troupes. En fait, tout a commencé bien plus tôt, nous avions été prévenus maintes fois mais c'est un autre sujet. Je m'égare déjà.
Cette montre "de chasse" est un bracelet au poignet comme celui que portent les condamnés à peines amménagées. Il sait via GPS, ma position dans l'espace et le temps et de façon quasi-continue. Le Grâal d'un Big Brother des terroirs du Pic.
Rien de grave "si on a rien à se reprocher " diraient les positivistes d'un contrôle efficace pour une modernité démocratique de la multitude brassée.
Pas très grave ? Mais si. Puisque qu'il s"agit d'un "non-choix" très fourbe.
"Tu es tracé et tu te tais..." Toute dictature à venir peut aujourd'hui se réjouir de cette abondance de données individuelles sous couvert de partage d'informations consultables.
On pourrait d'ailleurs penser que si les nazis à leur époque avaient eu nos moyens (reconnaissance facile et faciale, tracking en continu...) ils auraient réglé leur problème lié à la furtivité juive. Quelle catastrophe !
Mais le plus inquiétant n'est pas là. L'évolution et le danger ne viennent pas de l'extérieur avec des ennemis identifiés comme Gafas sans foi ni loi, mais de chaque individu. Il existe en chacun de nous une envie suicidaire, continue et profonde d'être tracé. Une envie pathologique de partager ses données partout dans le cosmos.
Ce "don de soi" numérique doit être couplé à un ego immense qui veut qu' " être calculé " dans l'espace-temps soit toujours une jouissance inégalable.
C'est le concept Garmin Connect. Tu abandonnes tes données ici là et maintenant et surtout à jamais aux machine. Donc in fine à l'humanité qui va te dévorer peut-être un peu plus tard comme un Jean-Baptiste Grenouille tellement naïf. Un suicide ? Le mot est faible.
On est bien loin de la carte postale écrite et envoyée sur les remparts de St Malo à destination de tante Geneviève pour lui dire qu'on l'aime et pense à elle.
La question aussi pourrait être : " vais-je résister longtemps à ce désir d'un partage total ? " Pourrais-je ignorer longtemps que, par exemple, mes fils voudraient encore plus d'informations sur moi ? Pour eux que suis-je prêt à abandonner pour une communication exhaustive ?
Je descends sur les crêtes désormais et perds le chemin. Est-ce grave ? Non, un des buts de ma sortie est aussi la fameuse "recherche d'un itinéraire..." J'aboutis parfois devant l'impasse du vide et il faut rebrousser chemin. Un peu de "bartassage" me replace dans la période des apprentissages de l'enfance.
| La redescente ouest... |
Quelle sensation un peu désagréable maintenant d'être guidé par les exclamations de voix du troupeau qui monte à heure fixe au sommet par la voie normale. Je dois le rejoindre si je veux être à l'heure au départ des autobus. Me voilà à contre-courant des caniches, des enfants ingérables, des bandes de jeunes qui se filment en marchant. Il y a même, chose étonnamment nouvelle pour en faire la remarque dans ce texte, 3 femmes (supposées), totalement déguisées de noir de la tête au pied. Quelle étrange chose, quel est donc le but de cet équipage ?
Une couleur noire comment la qualifier ? Noir taupe ? Je propose noir anaérobie. Je ne sais si Soulages connait ces tons obscurs, mais là, maintenant ils ne me semblent pas très lumineux. Je suis surpris, car la météo est si clémente et le chemin si malaisé que cela semble anachronique. Faut-il d'ailleurs être un corps noir pour aller vers les sommets, accepter le soleil ou cheminer vers la lumière, ? Réflexion de physicien, vous l'aurez compris.
Sous la tour en ruine, je suis à nouveau seul et explore. C'est le retour du bonheur. Il n'est jamais très loin. Les exclamations de bombardements se sont tues, je respire enfin.
Ma destination, c'est le café des autobus à Saint Martin de Londres. Tout ce qui peut ressembler à un nouveau départ ensuite est déjà une belle destination. Le passage des dalles, Mas-de-Londres et son accès d'allure romane puis je mange quelques bricoles au rond-point (boulangerie Latour). Je n'ai aucun besoin alimentaire mais c'est de la gourmandise. C'est cela être un gastronome contemplatif de la vie.
| Le sentier passe sous la voûte. Mas de Londres. |
Je bois mon café à l'intérieur du bar devant les tableaux en noir et blanc des départs de toujours. Tout le monde est en terrasse, c'est une belle journée de novembre que je n'ai pas raté.
| Au bar des autobus, il y a les photos des départs accrochés au mur... |
Le retour sera original, car là encore, je vais faire ma propre trace ignorant les balisages pour retrouver le lac de la Jasse. Mon repère est cette face nord que je longe en comptant les diagonales.
| Lac de la Jasse... |
Qu'est-ce qu'il a fallu en enjamber des clôtures ! Elles n'existaient pas quand j'étais gamin. C'est pour se protéger de quoi, de qui ? Pourquoi se donner tant de mal ?
Voilà la Pousterle.
A ce moment précis la montre me semble grosse et lourde, j'aimerais éteindre la Garmin. Mais je dois vous communiquer les temps pour ne pas perdre la majorité des lecteurs.
Aller : 3 h 08' 42 '' Retour : 2 h 44' 46 ''
C'est fait. Je n'ai rien à me reprocher. C'était une belle sortie préparatoire pour vivre au mieux le tunnel nocturne qui va de St Etienne à Lyon. J'espère que le tracking me sera favorable...