L'Étranger à Sault – Dimanche 05 avril 2026 – 101 km




Aujourd’hui maman est morte…


Quelle étrange journée ensoleillée. Elle n’est pas triste mais presque… 

Presque...

Il y a d’abord cette promesse d’une rencontre à Sault. Mais aussi cette intuition qu’il n’y aura personne là-bas face au Ventoux.

C’est Pâques en Provence.

Pour les cyclotouristes, simples touristes (le mot “cyclo” étant désormais de trop), cela ne représente plus rien. 

Je le regrette et ne veux pas encore vous embêter avec ça. C’était une belle idée au départ que de rassembler  sur un champ de foire, un clergé de communion communiste. 

Un Issanka revisité avec des Nougaros et d'autres bardes pour célébrer via le grand bi, le bonheur des peuples et les joies simples.

Les cyclistes s’en remettent aujourd’hui à l’assistance électrique, ils ne pédalent presque plus. C’est tellement plus évident. Ils suivent le chemin du moindre effort. Comme l’électricité finalement, ils se laissent conduire... Ils sont en phase avec les énergies minimales convoitées, ont oublié la mécanique, la force musculaire, et l’outil prodige des premiers avancements : le vélo (2 roues, une transmission). Ils pédalent désormais dans la guimauve sans lactique...

L’objet fondateur est remisé, sa légitimité totalement rediscutable.

Libérés de la moindre fatigue inutile, ils déblatèrent maintenant sur des concepts inconcevables sans la moindre correspondance avec des réalités terrestres mesurables.

Le fameux musée traditionnel des vélos par exemple, n’est plus. On lui préfère maintenant le Luma d'art moderne pas très loin d’ici (Arles). Là-bas, on y scrute des bidets qui pendent de plafonds à nénuphars avec des soupirs explicites.

Comment monter un col assis dans une baignoire sans, au préalable, ingurgiter une dose de LSD ? Les drogues viendront bientôt assister l’électricité en cas de panne des logiciels. C'est une intuition que j'ai pour ce Meilleur des Mondes à venir. 

Quand il n'y a plus d'énergie et de muscle, tout devient stupéfiant.

Plus personne à cette heure pour assurer une permanence à la fameuse concentration.

Après les trois discours des tempes blanches le dimanche matin, tout s'est évaporé. Les n+1 semblent partis avec la caisse gloussants sur des tendems electromagnifiques.

Tant pis pour le roi mage d’après-midi qui arrive de loin avec ses petits mollets fatigués.

La grotte est vide. Le néant. 

On doute de l’existence d’un messie ou d'un prophète quel qu’il soit.

Vélocio pourtant faisait bien l'affaire avec ses tables de lois.

J’ai déjà écrit dans ce blog quelques lignes sur ce désormais faux evènement annuel. Je n’insiste pas. 

Pour moi un espoir persiste comme la vague d’un ressac perpétuel qui me submerge.

Il me fait croire que, encore et malgré tout, quelque chose sera disons presque possible. Un désir à ce stade ?

Je reviens toujours vers Pâques. Je suis ressac moi-même. 

En 1987 au petit matin, je montais le Mt chauve avec un certain Guy Germain.

Guy ne sera plus là, ce qui est normal et certain, mais quid d'autres cyclistes ? 

J’ai remonté l'interminable Nesque pour que la violence soit supportable et j'ai escaladé Sault par le sud.

Sur la belle esplanade face au Ventoux brille un soleil tiède.

Elle est totalement vide.

Où est donc passée l’humanité des retrouvailles espérée ? On a prévu 3 jours pour se prendre dans les bras ?

Rien. Même pas une permanence, une vigie, un bénévole. 

Aucun son de voix amie ne parvient au sommet de ces arbres. Les oiseaux s'en moquent.

Un quidam me confirme que j’ai loupé le coche, que les "abrutis du matin" sont bien partis, et qu’on a surtout perdu du temps. Il ne faut jamais abuser des bénévoles, le mieux maintenant serait “de dégager” la place.

Je boucle l’histoire de Pâques à Sault, presque 4 décennies entre les deux  dates. Il n’y aura ni résurrection, ni croisement. Même pas de frôlement. S’effleurer c'est bien, cela augmente le désir, à conditions qu'il y ait quelqu'un en face.

Retour à Bédoin. Je vais prendre par St Hubert. C’est plus sauvage, moins médiatique, plus confidentiel, isolé, froid, inquiétant pourquoi pas. Un plaisir pour les vrais connaisseurs seulement.

Pourquoi attendre toujours du commerce avec les hommes ?

Le soleil m'est fidèle, il berce encore chaudement.

Au point de vue sur la grande montagne, je lui offre mon visage. Je ferme les yeux. Que je suis bien, que c'est doux et calme ! 

Encore une fois, il n'a pas failli, ce compagnon de mes solitudes.

Je peux surtout confirmer que ce qui arrive, “ce n'est pas de sa faute…”


           Aujourd’hui maman est morte.

Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai demandé deux jours de congé à mon patron et il ne pouvait pas me les refuser avec une excuse pareille. 

Je lui ai même dit : “Ce n’est pas ma faute.” 

Pour le moment c’est comme si maman n’était pas morte.

Après l’enterrement, au contraire, ce sera une affaire classée (…) plus officielle.

Céleste m’a dit :

- On a qu’une mère… (…)

Il a ajouté :

- Vous savez, (…) Elle devait s’ennuyer avec vous.

C’était vrai. (…) maman passait son temps à me suivre des yeux en silence.

C’est un peu pour ça que la dernière année je n'y suis presque plus allé.

- On l’a couverte, mais je dois dévisser la bière pour que vous puissiez la voir. (…) 

Vous ne voulez pas ?

J’ai répondu :

- non

- Pourquoi ?

- Je ne sais pas.

                                Albert Camus – L’Étranger.

Ce n'est pas la faute du soleil...


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